Le diable de Sublin

Le pont de la Barmaz sur le chemin de Sublin en 1898

Le représentant du Vieux-Gryon nous adresse le récit d’une escroquerie qui, bien qu’œuvre d’un groupe de Bellerins, figure sous la rubrique « Gryon ». L’auteur nous démontre que l’exploitation de la crédulité humaine fut de tout temps et de tous lieux !

C’était en janvier 1865. On parlait d’une affaire mystérieuse dite du « Diable de Sublin » ! De quoi s’agissait-il ? Je vais essayer de développer cette curieuse affaire, elle est tellement baroque que I’on croirait à un conte si la réalité des faits n’était pas prouvée par les débats qui occupèrent le Tribunal d’Aigle durant quatre jours afin de remettre à la raison des gens trop malins pratiquant le métier de maître chanteur, comme on disait à ce temps-là.
Aujourd’hui, les promeneurs qui montent à partir du Bévieux par le chemin qui côtoie la rive gauche de I’Avançon, ne pensent pas que ces lieux ont eu un jour leur histoire.
Voyez, en ce temps-là, cette région était bien plus sauvage qu’aujourd’hui. L’usine électrique de Sublin n’existait pas, aucun rayon de lumière dans ces gorges, seul le bruit de l’Avançon troublait le silence de ces lieux avec le chant de quelques oiseaux nocturnes.
Tout près de l’usine, en montant du Bévieux, près du pont sur la rive gauche, on aperçoit dans le rocher de gypse une petite excavation ; c’est le fond d’une grotte qui a été en partie détruite lors de la construction de la ligne du chemin de fer B.G.V. C’est dans cette grotte que s’est jouée la scène que je vais essayer de vous conter.
Nous passons au compte-rendu des séances du Tribunal d’Aigle, en nous référant au Messager des Alpes de l’époque. Le Messager des Alpes du 29 janvier 1865 dit ceci : « Ne seriez-vous pas bien aise, lecteurs, de trouver un trésor ? Quelques jolis millions et de pouvoir en dépenser les revenus, et même d’ébrécher un peu le capital. » Il y en a qui ont cru pouvoir l’obtenir en s’adressant à la maison Morier et Cherix qui pratiquaient, à Fontannaz-Seulaz et Champs-Livert, le métier de sorcier, et leur réputation s’étendait bien loin dans les montagnes du Valais.
Les commanditaires, Falcy et Cie, s’adressèrent à elle pour obtenir une misère qui repose, inutile sous la tour de la Bâtiaz à Martigny : douze millions !
Pour pouvoir vous donner une idée claire du procès qui s’est déroulé devant le Tribunal d’Aigle, voici quelques explications que je vais vous conter.

D’abord un sorcier.
Un sorcier possède des livres précieux, un Grand-Grimoire ou un Grand-Albert ou les deux. Parfaitement inutiles à tout profane, mais dans les mains d’un initié, il opère l’impossible, il n’y a plus qu’à donner son âme au diable qui, en échange, appose sa signature sur le livre, on peut l’appeler Esprit, Grand Esprit ou Patron tout simplement.
Le sorcier de Fontannaz-Seulaz avait son tarif, 20 francs pour toutes interventions. Lorsqu’on veut consulter le Patron, l’on fait une appellation pour laquelle il exige aussi 20 francs. Il ne travaille pas le jour du sabbat et seulement le soir de 21 heures à 2 heures du matin. Une farce qui tourne à l’escroquerie (fig. 8).

Un certain Falcy recherche un trésor, il a un Grand-Grimoire, mais il n’est pas signé par le Patron. Il en fait part à un nommé Darbelley qui lui dit connaître un sorcier dans les montagnes de Bex nommé Philippe Morier qui a le pouvoir de lui faire signer son livre et, encore mieux, de lui faire trouver un trésor.

Il communique sa précieuse découverte à Sauthier, un confident associé et ils se rendent à Bex où, à force de recherches, ils trouvent le chemin de la maison de Morier.

Celui-ci les reçoit très bien, et une fois au courant, il confirme l’opinion de Darbelley et appelle son beau-père, Louis Cherix. Celui-ci explique que « par le pouvoir, ils ont trouvé une caisse dont les 6 cercles et les serrures étaient en argent et taxé 16 000 francs et que la récompense avait été de 2000 francs ».

Ils décident de travailler en Valais et le dévolu est jeté sur le trésor caché sous la Tour de la Bâtiaz à Martigny où se trouve un trésor de 12 millions !

Il faut que Falcy et Sauthier soient présentés au Patron entre 9 h et 2 h de la nuit. L’heure propice arrive, Morier sort puis il rentre, annonce que le Patron accepte moyennant 20 francs.

« Esprit, Esprit, apparaît sans bruit et sans odeur. » « Combien ça coute pour avoir le trésor ? » dit Morier.

Une voix rauque qui n’est ni homme ni femme répond : « Travaillez ! et vous aurez le trésor : ça coûte 600 francs ».

Falcy paie les 20 francs, Sauthier n’a pas d’argent, il donne sa montre qu’il a payée 45 francs.

On recrute des associés : J.-Pierre Borgeat, Joseph Moret et le fils Borgeat. Ils se rendent chez Cherix pour la présentation au Patron qui les admet, Borgeat et Moret paient les 20 francs, Borgeat fils ne possède que 10 francs, il est admis à condition qu’il paie le solde. Une complication survient, 600 francs était une somme qui dépassait les finances des associés. Ils recrutent deux nouveaux membres associés, Benjamin Gay et Antoine Marchant. Chacun paie 20 francs à Cherix. Il est fixé un nouveau rendez-vous, nos Valaisans se trompent de chemin et arrivent en retard au rendez-vous ! À l’appellation le Patron (diable) est très courroucé et dit, pour les punir, ne rien vouloir rabattre et même compter l’arriéré de 80 francs. C’est donc 680 francs, dit Cherix, vous voyez, il ne veut rien rabattre.
Les associés hésitent cependant, la somme était élevée, mais Cherix leur fit remarquer quelle bagatelle c’était, comparé à 12 millions ! Voyant leur incertitude, Cherix se lamente : « Auriez-vous le courage d’abandonner l’entreprise quand on est si près du but, c’est la ruine et la perte de mon pouvoir ».

Finalement, ils promettent de faire un effort pour se procurer les 680 francs. Ils repartent pour Martigny. Cherix les accompagne et grâce au crédit de Gay, la somme est trouvée.

Enfin, il est convenu que le trésor serait livré dans la nuit du 10 septembre, sur le territoire de la commune de Bex.

« En plaine si possible, pour faciliter le chargement », demande Marchant. « Où il en plaira au Patron », répond Cherix.

Benjamin Gay fournit un char et mène toute la famille : tous arrivent pleins d’espoir au rendez-vous, à la pinte de l’Union à Bex.

Enfin, vers 11 heures, ils montent au pont de Sublin, en dessus du Bévieux, dans
la gorge sauvage aux rives très resserrées.

« C’est ici » dit Cherix, les associés prennent rang suivant leur importance. Cherix prend les sacs marqués des initiales de Marchant. Marchant porte les 680 francs bien emballés dans un sac blanc et les remet à Cherix. Les 680 francs sont en or !

« Esprit, Esprit, apparais sans bruit et sans odeur et livre-nous le trésor. » Cherix jette les sacs. Le Patron apparaît en toute majesté ; paletot noir, figure de singe et une queue…

Mais, oh déception ! le Patron s’écrie d’une voix formidable : « Malheureux, vous me faites travailler sur le sabbat, retirez-vous, car la légion vient !… » « Retirez-vous », répète Cherix, la légion vient !

La société Falcy et Cie disparaît comme par enchantement, personne ne demande son reste. Des voix se font entendre dans la gorge. Tous se retrouvent à Bex sans trop savoir comment.

Marchant en se retournant vers le rocher dit : « avoir bien vu une personne avec un falot venir prendre sac et argent ».

Au jour, il se rend à la maison de Cherix où il trouve la femme encore au lit, mais arrive Cherix : « Vous nous avez joués », dit Marchant.

« Nous l’avons échappé belle ! » répond Cherix « le Patron était très courroucé, je ne suis parvenu, qu’avec beaucoup de peine, à l’apaiser. Mercredi, rendez-vous tous à I’Hôtel du Cygne à Martigny, nous trouverons les sacs près de la tour de la Bâtiaz. »

Léger comme l’espérance, Marchant rentre à Martigny où ses associés l’avaient devancé. Il leur annonce la bonne nouvelle et tous de s’écrier : « Nous le tenons enfin ! »

Le mercredi vient, passe et finit comme toutes choses du monde, pas de Cherix, pas de trésor !

Cet historique se déduit des récits très concordants faits par les plaignants qui portent plainte au Tribunal d’Aigle siégeant au château du même lieu.

Il serait trop long de vous donner tous les détails de cette procédure qui, comme je vous l’ai dit, dura 4 jours, mais voici le nom des accusés :

1. Louis Cherix de Bex, 40 ans, domicilié à Champs-Livert ;
2. Philippe Morier, âgé de 40 ans, de Château d’Oex à Fontannaz-seulaz ;
3. Lucie Cherix de Bex, née Morier, 32 ans, de Champs-Livert ;
4. Samuel Morier, 39 ans, boucher à Fontannaz-Seulaz.

Accusés d’avoir fait naître des espérances chimériques pour abuser de la crédulité de quelques personnes et fait remettre de mai à septembre environ 1200 francs, faits qui constituent un délit d’escroquerie au préjudice d’Antoine Falcy, J.-Pierre Borgeat, Joseph Moret, Antoine Marchant, Benjamin Gay et Emmanuel Sauthier.

Le dimanche 22 janvier, le jury a prononcé un verdict de culpabilité contre les deux premiers et un verdict d’acquittement contre les deux derniers.

Faisant application de la loi, la cour condamne Louis Cherix à 7 mois de réclusion, 100 francs d’amende aux 3/5 des frais et à 5 ans de privation des droits civiques.

Philippe Morier à 4 mois de réclusion aux 2/5 des frais et à 5 ans de privation des droits civiques.

Lucie Morier est libérée sans dépens.

Samuel Morier est libéré et le Tribunal lui alloue 100 francs de dépens. Les plaignants se sont portés partie civile et la Cour leur alloue 2 000 francs.

R. Moreillon dans : Revue du Mandement de Bex n°27 (1994)


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